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Exclusivité-Le360. Ep24. Les bonnes feuilles de «Meg Broncovitch», un récit de Mustapha Kebir Ammi

Mustapha Kebir Ammi nous offre un texte inédit, «Meg Broncovitch», dont nous vous proposerons, chaque semaine, un extrait. Un texte lié à l’actualité et plein de rebondissements. Du narrateur, l’auteur dit qu’il lui ressemble «comme un double» dans ce récit qui, ajoute-t-il, «évoque des problématiques importantes», servies par une plume délicieuse.

Elle était née dans le foyer d’un pauvre diable, un chemineau, que j’avais dû croiser à de nombreuses reprises.

 

L’Etat islamique et la destruction des mécréants, juifs et chrétiens en premier lieu, était ce qui importait pour elle. C’est pour ça qu’elle s’était lancée dans la bataille. Elle était partie très tôt de chez elle -de chez nous!- pour ce seul objectif. Elle s’était livrée à toutes les impostures pour arriver à ses fins. Elle était partie de rien, et c’était aujourd’hui une femme puissante, elle régnait sur un groupe de terroristes qui n’arrêtait pas de s’agrandir et serait à même de faire sauter dans peu de temps l’Occident honni!

 

Je me sentais impuissant et honteux. Comment avais-je pu me laisser abuser ainsi?

 

Meg Broncovivtch était de mon pays comme ces petits délinquants, qui entrent en religion pour semer la mort en Belgique, en France… Elle avait longtemps fait croire à dessein quelle était une autre. Elle s’était travestie pour être prête le jour J à nous frapper, nous, ses ennemis!

 

Je voyais soudain toute la haine qu’il y avait en elle. Je comprenais rétroactivement certaines choses auxquelles je n’avais pas prêté une attention excessive. Je pensais à certain jour où elle s’était attardée devant la vieille synagogue de Saint-Petersbourg Place. Quel sentiment l’avait traversée à cet instant? Son regard s’était assombri, mais je ne m’en étais pas inquiété, et elle avait su, comme toujours tromper ma vigilance.

 

Existe-t-elle vraiment ou est-elle le fruit de ma seule imagination? Elle a disparu et je n’ai plus eu de ses nouvelles. Je suis resté là jusqu’au petit matin, allongé sous un porche en plein cœur de Londres. Je n’arrivais pas à croire que c’est dans cette ville que j’étais arrivé autrefois. J’étais gauche et plein d’espoir. Une splendide lumière tombait du ciel. Je ne savais que faire de mon corps, le monde me semblait commencer à peine. Je me sentais comme à l’aube d’une longue route. Je me sentais autorisé à nourrir toutes les ambitions. Je levai les yeux. Je voulais voir les bureaux de Meg Broncovitch. L’immeuble se perdait dans le ciel étoilé encore. Pareille, en tous points, à ce qu’elle avait toujours été, la ville ne semblait se douter de rien. Ou s’efforçait-elle de croire que tout allait bien comme dans le meilleur des mondes? Se doutait-elle que dans son propre ventre conspiraient des monstres qui ne rêvaient que de sa destruction?

 

J’ai raconté à la police tout ce que je viens d’écrire. On m’a pris pour un illuminé ! Je suis retourné chez Meg Broncovitch. Mais personne ne répondait au nom de Meg Broncovitch ni à celui de… Rita Haydn, dans la tour en verre où elle m’avait reçu. Je me suis de nouveau pointé au commissariat. Ils ont déclaré que j’étais un pauvre fou qui n’avait plus sa tête. Je mélangeais tout, a-t-on dit. Je parlais de Babylone, de Palmyre et des statues géantes de Bamiyan. Je suis resté longtemps, sous un pont, au bord de la Tamise, à dessiner, par terre, des formes biscornues.  Je n’avais plus aucune envie, ni la force, de reprendre la longue route pour rentrer chez moi.

 

J’ai passé trois nuits à Pembridge square, assis sur un banc, en face de la bâtisse où Mrs Jenkins m’avait accueilli certain jour. Je n’ai pas fermé l’œil une seule fois. Je continuais d’entendre la voix de Meg Broncovitch. Elle répétait que nous venions du même quartier sordide, qu’elle connaissait les miens, et qu’elle les connaissait très bien. Elle m’imputait le tort d’être un suppôt de l’Occident arrogant et brutal, qui n’avait eu à cœur, depuis toujours, que de contrefaire le message du Prophète! J’imaginais ce qu’avait pu être sa vie avant de se lancer dans cette sinistre bataille. Défaire le monde, pour le refaire, était son but. Elle rêvait d’en éradiquer toute trace judéo-chrétienne. Je refusais de croire que j’étais né et que j’avais vécu dans le même lieu que cette femme. Je titubais dans les ténèbres en répétant comme un fou : Non, vous n’êtes pas de la même terre que moi! Je refusais de croire que la lumière céruléenne de cette terre bénie des Dieux nous avait irrigués d’une égale façon. Cette terre, disais-je, ne peut pas vous avoir donné la vie! Vous avez trahi Dieu et les hommes! Je regardais le ciel, je cherchais quelque chose, n’importe quoi, un signe qui me donnerait la force de tenir encore. Qui trahit la main qui le nourrit n’a plus de visage! Je pensais à Molenbeck, et à toutes ces communes, grises et insignifiantes, que des êtres malfaisants, des petits délinquants, avaient dénaturées en y semant la mort. Je n’avais plus de forces pour aller nulle part, mais qu’aurais-je donné pour me recueillir sur la tombe de ma pauvre mère, qui dort sur une colline oubliée!

 

J’ai puisé dans d’improbables ressources pour aller me poster là-bas, au coin de la rue, à l’angle de Notting Hill, un endroit si cher à Senior Alves. Il y retrouvait de vieux exilés pour parler de la guerre d’Espagne. C’est là qu’il avait connu Mrs Jenkins. Elle était entrée, un jour, ignorant, ce sont ses mots, qu’elle mettait le pied dans le pays des exilés. Elle cherchait elle ne savait plus trop quoi elle-même, et on lui avait indiqué, par erreur, cette adresse.

 

Puis les bords de la Tamise, fleuve millénaire et secret. Il est  mon fleuve sacré! Ma pauvre canne ne servait plus à rien, elle n’en pouvait plus de porter tout mon poids. Elle m’avait bien aidé au cours de toutes ces années, elle n’avait jamais failli à son devoir, sauf, peut-être, une fois, oui, une fois, j’avais oublié, devant la maison de Mrs. Jenkins, qu’on ne conduisait pas ici comme dans le reste du monde. Je n’avais pas l’allure d’un riche bourgeois qui cherche à se loger ou à investir dans une bâtisse cossue. Un jeune, originaire de Russie ou d’Ukraine, avait jugé bon de me chasser du voisinage. Ce bout de bois avait gagné le droit, lui aussi, de vivre autre chose que ce que je lui faisais subir.

 

Je ne voulais plus reprendre le train. A quoi bon maintenant?

 

Le fleuve était paisible et noir.

 

Non, je ne peux pas dire que tout se mélangeait dans ma tête. Mais à l’évidence, j’étais arrivé à la fin de quelque chose, au bout d’une longue route où toutes les routes se ressemblent.

 

J’étais comme un somnambule. Je marchais sur un fil blanc tendu au-dessus de l’enfer. J’ai marché au beau milieu du fleuve. Sur l’invisible ligne médiane, qui partage l’eau tranquille et noire. Je la voyais bien distinctement maintenant cette ligne.

 

J’ai marché d’un pas inégal mais sûr. Je ne sentais plus mon corps. Vous le savez, la mort avait commencé à grignoter cette chose depuis longtemps. Mais j’étais plus vivant que jamais. J’ai eu soudain peur de l’avenir. Reconnaîtrais-je, me dis-je, dans un dernier sursaut, la terre ancienne? Et était-elle encore ma terre, cette terre d’où j’étais parti, un jour, armé de tous mes rêves? Puis je me suis senti très fort. J’étais prêt à braver tous les périls. Je n’aurai pourtant pas assez d’une vie, me dis-je, pour me libérer du crime que j’ai commis en venant dans cette ville: par ma faute, mes amis ont été mis à mort ou ont connu la déchéance.



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