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«I-Dance, c’est faire une œuvre numérique avec son propre corps»

Pierre Giner est artiste, un saltimbanque des nouvelles technologies et de l’art numérique qui a pris l’habitude de s’éclater dans des créations inclassables. Au Palais Augmenté, festival avant-garde de l’art digital au Palais Éphémère de Paris, le maître du décalage artistique présente « I-Dance », une installation qui va bientôt faire danser ensemble les avatars de cinq milles jeunes. Entretien.

RFI : Quel est le propos d’I-Dance ?

Pierre Giner : C’est de faire danser tout le monde. Faire une œuvre numérique très incarnée. Chacun avec son propre corps. C’est de pouvoir danser comme un chorégraphe contemporain. C’est quelque chose de très festif, assez bizarre, mais j’aime ça, être étrange. C’est comme un ancien nouveau média. Comme le cinéma au début, se voir danser avec son propre corps. Moi, j’adore ce plaisir des images.

Quel était le défi technologique de votre œuvre ?

En fait, c’est une œuvre assez ancienne qui n’arrête pas de muter. Elle est liée à la question de la grâce des corps, de la joie de bouger, de se voir bouger. À l’origine, le Festival de Hyères m’a demandé en 2004 d’imaginer quelque chose pour célébrer ce festival international de la mode autour de la grâce et le mouvement. Je me suis dit qu’il n’y a pas de meilleurs dessinateurs de personnages que les stylistes de mode. Donc, j’ai fait réaliser et animer en 3D des vêtements et des personnages de stylistes de la mode. J’ai trouvé une technologie en Corée qui tenait sur mon ordinateur portable. Après, c’est devenu des fêtes publiques, des objets avec des DJ’s, des images et des corps qui bougent, peu à peu cela s’est complexifié.

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Vous êtes né en 1965 en France. En tant qu’artiste, quelle est votre relation avec les nouvelles technologies ?

Je suis très sensible aux nouvelles technologies. Et à mon avis, les artistes doivent se dire : qu’est-ce qu’on peut en faire d’autre ? Le problème des nouvelles technologies, c’est qu’elles sont industrielles. Et si on ne s’en saisit pas, on laisse faire l’industrie. Mais, à mon avis, les artistes devraient se soucier des nouvelles images. Moi, j’ai fait les scans 3D à la main. J’adore ça. Je trouve cela très étrange de pouvoir capturer le corps de quelqu’un en 3D. Puis, j’ai travaillé avec la scène nationale de Bonlieu à Annecy qui est très en pointe sur la danse contemporaine. On a imaginé qu’on ferait une sorte de bal populaire avec chacun entre nous et en allant partout : dans les collèges, les lycées, dans d’autres scènes nationales. Depuis deux ans, nous avons capturé plus de 5 000 corps ! Et on va les faire danser prochainement. Tous ensemble.

Une visiteuse du Palais Augmenté entre dans la cabine pour scanner son corps pour faire danser son avatar dans « I-Dance » de Pierre Giner.
Une visiteuse du Palais Augmenté entre dans la cabine pour scanner son corps pour faire danser son avatar dans « I-Dance » de Pierre Giner. © Siegfried Forster / RFI

Donc l’idée initiale date de 2004. Entretemps, qu’est-ce qui a changé pour vous dans votre rapport à l’art numérique ?

Ce qui a changé, c’est que tout le monde s’en sert. C’est partout dans nos vies. Au début, j’étais geek, aujourd’hui, tout le monde est « geek ». Tout le monde a un choix de jeux vidéo sur son portable. Tout le monde se prend en photo, s’envoie des messages et finalement c’est ça qui nous réunit… À l’époque, on me disait : « Mais qu’est-ce que tu fais ? » Avant, c’était peut-être moins « normal » de s’en occuper. Moi, je viens de l’art contemporain et pour l’art contemporain, c’est très bizarre, cela n’a pas de valeur… Mais pour moi, ce n’est pas grave, si ce n’a pas de valeur pour certains. La valeur, c’est que cela fait partie de nos vies et je pense qu’il faut s’en occuper.

J’ai longtemps travaillé au Japon et en Chine. Ces choses-là y étaient plus évidentes. Les gens se servaient naturellement de leur téléphone pour ça. Pour eux, c’était plus évident, mais la question de l’art existait beaucoup moins [rires]. Il y a une sorte d’inversion. Je ne sais pas ce qu’a changé aujourd’hui, mais ce que doit changer, c’est qu’on doit pouvoir faire des choses avec, nous tous. On doit se méfier des start-ups, des grands opérateurs, de ce qu’on fait de nos données. Et nous-mêmes, on devrait être créatifs avec nos données. Je pense que c’est ça qui est important.

Dans votre œuvre I-Dance, il est évident que la place du spectateur change, parce qu’il n’est plus condamné à seulement regarder, mais il est invité à danser lui-même sur les chorégraphies de chorégraphes très réputés. Mais qu’est-ce qui change pour des chorégraphes comme Amala Dianor, Jean-Claude Gallotta, Abou Lagraa, Rachid Ouramdane, Gisèle Vienne ou Boris Charmatz quand ils commencent à créer une chorégraphie au service de l’art numérique et qui sera interprétée par l’avatar de Monsieur et Madame tout le monde ?

Le numérique permet de nous réunir. Souvent on dit que le numérique nous sépare, mais en réalité, le numérique nous réunit – quand on sait s’en servir. Un danseur avec sa danse, le musicien avec sa musique, l’art numérique est comme une scène, vu qu’on a tous des données à partager. Et si on se met à les croiser, on peut créer de nouveaux objets. C’est comme une vraie scène. Je crée des maisons de poupées, des vraies scènes virtuelles sur lesquelles de vrais gens dansent, même si c’est que leur image… Ils dansent de vraies danses, par exemple de Boris Charmatz, sur la vraie musique de Salut c’est cool. Et la réunion de ces différents matériaux produit autre chose.

Ce qui change pour Boris ? Par exemple, qu’il n’est pas tout à fait à l’origine, il est plutôt dans l’idée de partager et qu’on croise les choses ensemble. Moi, cela fait longtemps que j’ai fait des choses dans ce domaine. J’ai d’abord travaillé avec le chorégraphe Christian Rizzo. À l’époque, je l’ai emmené à Séoul, avec une très grande inquiétude, pour produire une pièce ensemble. J’avais peur qu’il trouve que c’est n’importe quoi. Et c’est vrai : c’est n’importe quoi dans le sens qu’on ne sait pas bien ce que c’est. On ne peut pas exactement dire ce qui se passe… Ce qui se passe n’est pas encore « normal ». Et je pense que c’est inspirant. Moi-même, je fais cela pour m’étonner. De toute façon, je ne peux pas le contrôler. Quand 5 000 personnes se font scanner, quand moi-même je dois jouer avec ces 5 000 personnes, c’est trop grand pour que je ne me dise pas que cela va m’étonner.

« I Dance », « une fantaisie de Pierre Giner » Pour le Palais Augmenté 2022 au Grand Palais Éphémère.
« I Dance », « une fantaisie de Pierre Giner » Pour le Palais Augmenté 2022 au Grand Palais Éphémère. © BSN

En quelque sorte vous prolongez l’histoire de l’image ?

Oui, c’est l’histoire de l’image. L’augmentation des formats, la vitesse de lecture, la multiplication et la complexification des images, l’entrainement du spectateur, tout cela est une histoire d’images qui a été toujours une histoire de sortir du contrôle, de se laisser étonner. Et cette exposition est l’occasion d’un étonnement, d’une curiosité nouvelle.

Qu’est-ce qui vous a étonné le plus par rapport aux réactions des spectateurs, ou plutôt des participants de votre projet I-Dance ?

Il s’agit d’un rapport très direct des gens avec leur propre image. Il y a cette joie de se voir et de jouer avec sa propre image. Et il y a aussi ce rapport aux autres : danser avec un cerf, etc., cela a un rapport avec la naïveté. Il y a une sorte de candeur par rapport à l’image. Il y a là quelque chose de très profondément humain. Et je pense qu’il vaut le coût de le cultiver. J’ai la chance que les gens veulent bien y participer, veulent bien m’accorder ce laisser-aller, à ce que je scanne leur corps. Ils me le « donnent ». Ils se laissent aller à jouer à ce que pourrait faire leur corps. C’est important, parce qu’on vit dans une société où, très souvent, on a peur du ridicule, de l’image de soi, de ce qu’en pensent les autres. Il y a une pression qui monte de plus en plus dans nos sociétés hyper développées, hyper construites, mais où le ridicule nous guette sans arrêt. I-Dance offre ce laisser-aller, la possibilité de jouer avec l’image de son corps et même de le libérer. C’est cette expérience que la scène nationale Bonlieu offre quand ils vont dans des collèges et des lycées pour le faire avec des jeunes. C’est assez libérateur et instructif pour les gens qui y participent. Ils se voient eux-mêmes faire autre chose. Si le numérique sert à ça, cela serait trop bien [rires].

 Le festival avant-garde de l’art numérique Palais Augmenté a lieu du 17 au 19 juin au Grand Palais Éphémère de Paris.



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