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la sévérité extrême mais inefficace de l’Asie du Sud-Est

Alors que les activités dans le monde entier étaient suspendues par la pandémie de coronavirus, en Asie du Sud-Est ni le trafic de drogue ni les jugements condamnant ce délit – souvent par la peine de mort – n’ont eux diminué. Aussi, les questionnements se font de plus en plus nombreux sur la sévérité extrême des justices de la région qui ne semblent ni dissuasives ni proportionnées. 

De notre correspondante régionale,

C’est un homme qui a pour l’instant la vie sauve grâce au coronavirus. Ce mercredi 10 novembre 2021, Nagaenthran Dharmalingam, un Malaisien souffrant d’un handicap mental était censé être pendu, onze ans après avoir été arrêté à l’aéroport de Singapour avec trois cuillères à soupe d’héroïne cachées sur lui. Mais onze heure avant la date prévue de son dernier souffle, un test positif au Covid-19 a suspendu son exécution, jusqu’à nouvel ordre. 

Si 43 grammes d’héroïne ont pu signer l’arrêt de mort de Nagaenthran, l’année dernière, c’est pour 28 grammes que fut condamné un autre Malaisien, via une audience sur Zoom de la justice singapourienne. C’est aussi via écran interposé, qu’en avril dernier, 13 hommes étaient condamnés à mort en Indonésie, toujours pour trafic de drogue. Le mois dernier enfin, en Malaisie, c’était au tour d’une mère célibataire de neuf enfants d’entendre son arrêt de mort au tribunal pour cette fois-ci 114 grammes de méthamphétamines.

Parmi les dix membres de l’Asean, huit peuvent toujours punir de peine de la peine capitale la possession et le trafic de stupéfiants. Et si les Philippines ont, elles, aboli la peine de mort, cela n’a pas empêché son président Rodrigo Duterte de mener une guerre sans pitié contre la drogue, au cours de laquelle 6 000 exécutions sommaires des forces de l’ordre aurait eu lieu selon les chiffres des autorités, jusqu’à 20 000 selon certains experts. 

Des trafics en hausse constante

Mais alors que les sentences de mort n’étaient aucunement suspendues par la pandémie meurtrière qui faisait rage ces deux dernières années, le trafic de drogue n’a lui pas non plus ralenti. D’après un rapport de 2020 de l’Unedoc, les saisies de méthamphétamines en Asie de l’Est et du Sud-Est ont continuellement augmenté au cours de la dernière décennie, ce qui n’a été observé dans aucune autre partie du monde. Et durant la pandémie, si les prix ont baissé, les échanges et la qualité des drogues ont, eux, augmenté. 

De plus en plus critiquée par nombre d’observateurs, la raison d’être de ces condamnations d’une sévérité sans pareil, et qui sont sans effet signifiant sur l’ampleur du trafic, interroge donc. Pour Gloria Lai, directrice régionale de l’Internationale Drug Policy Consortium, la démagogie de dirigeants aux accents souvent populistes est une des principales raisons qui expliquent ce phénomène. « Éradiquer la drogue des Philippines en six mois grâce à une guerre anti-drogue, c’était la promesse de campagne de Duterte et sa stratégie gagnante, souligne-t-elle. En 2003en Thaïlande, la même promesse avait fait élire le Premier ministre Thaksin Shinawatra. En trois mois, 2 800 exécutions extrajudiciaires ont eu lieu, la moitié des personnes mortes n’avaient pourtant rien à voir avec le trafic de drogue, et les prisons se sont remplies à un rythme phénoménal. »

À Singapour, la peine de mort pour trafic de drogue date de 1975, alors que régnait encore Lee Kuan Yew, le père fondateur aux accents aussi populistes qu’autoritaires de ce petit État. Dans ses mémoires, celui-ci justifiait cette politique avec une quasi nostalgie de l’occupation japonaise de son pays, pendant laquelle, assure-t-il, la peine de mort était de vigueur et le crime relativement bas. « Je n’ai donc jamais cru ceux qui prônent une approche douce du crime. » 

Aujourd’hui gouvernée par le fils de Lee Kuan Yew, la population singapourienne semble plutôt du même avis, montre une étude de 2019 où 70% des personnes interrogées considèrent que la peine de mort est plus dissuasive que la condamnation à perpétuité. 

Pourtant, si les lois comme les peines sont sévères, elles semblent aussi souvent manquer les principaux responsables du trafic de drogue, note Gloria Lai : « Ces systèmes juridiques ont souvent des failles, explique-t-elle. Ils sont centrés sur la possession de drogue, pénalisent donc toute personne qui a une quantité souvent minime de drogue dans sa voiture, dans sa maison. Car la possession dans la loi équivaut à présomption de trafic. C’est problématique, car les gens qui transportent les drogues sont vraiment en bas de la pyramide des réseaux, on trouvera toujours des gens pauvres et désespérés pour les remplacer, et ce sont eux qui sont systématiquement les plus pénalisés. »

La peine de mort promise aux trafiquants de drogue est rappelée dès l'aéroport ou encore sur le visa nécessaire pour entrer dans certains pays d'Asie du Sud-Est.

La peine de mort promise aux trafiquants de drogue est rappelée dès l’aéroport ou encore sur le visa nécessaire pour entrer dans certains pays d’Asie du Sud-Est. © Gabrielle Maréchaux / RFI

La répression plutôt que le soin aux drogués

Mais se concentrer ainsi sur le bas de l’échelle et sur les « mules » du trafic régional, c’est aussi sans doute faute de moyen ou d’alternatives, concède Gloria Lai : « Beaucoup de ces pays n’ont pas de structures appropriées pour prendre soin des gens dans les services sociaux ou médicaux. Il faudrait investir beaucoup d’argent et de temps pour disposer de structures médicales à la hauteur de problèmes aussi complexes. Pour les politiciens, la solution répressive peut donc sembler plus simple. » 

Historiquement, ce constat semble se confirmer. Car ce n’est que dans les décennies 1970, 1980 et 1990, alors que de plus en plus de pays abolissaient, eux, la peine de mort en Europe et en Amérique du Sud, que l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam ont instauré ou systématisé son usage pour le trafic de drogue. C’est aussi à cette époque que le trafic d’héroïne, en provenance de Birmanie majoritairement, devient incontrôlable. 

Alors que désormais la méthamphétamine, moins coûteuse et plus sûre à produire, remplace peu à peu l’héroïne, quelques timides adoucissements législatifs apparaissent également. En 2012, Singapour acceptait de ne plus faire de la peine de mort la seule sentence possible pour les personnes arrêtées en possession de drogue, la Malaisie l’imitait en 2019. 

Et alors que la défense de Nagaenthran Dharmalingam n’a pas réussi à émouvoir la justice singapourienne en évoquant son état mental ou bien la précarité qui l’a amené à accepter de faire la « mule », en échange d’une centaine d’euros censés aider à payer l’opération du cœur de son père, le Premier ministre malaisien a lui rédigé un courrier à son homologue singapourien pour demander la grâce de son ressortissant, qui demeure encore, pour l’instant, malade du Covid dans le couloir de la mort. 

À lire aussi : Trafic de drogue: des condamnations à mort qui posent question en Malaisie et à Singapour

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