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le pardon, une notion qui questionne les victimes

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Diplômé en communication politique à l’université Paris XII, Thibault Guichard, historien à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), est également doctorant contractuel à l’université Paris VIII. Pour RFI, il suit les auditions du procès des attentats du 13 novembre 2015, et nous livre chaque lundi son regard sur le déroulement des audiences au cours de la semaine précédente.

RFI : Depuis le début des auditions des parties civiles, elles sont quelques dizaines au moins à avoir exprimé la difficulté ou l’impossibilité, pour elles, de pardonner. Un des survivants du Bataclan a aussi choisi d’intituler son témoignage, édité en livre, Comment pourrais-je pardonner ? Comment interpréter cette référence au pardon par les victimes du 13-Novembre ?

Thibault Guichard : Le plus souvent, le pardon dont il est question dans les témoignages des survivants et des proches est un pardon religieux. En ce sens, c’est un acte qu’ils considèrent comme inatteignable, et que certains réservent à une autorité divine. C’est un pardon qui a donc à voir avec la « grâce », qui est exceptionnel, mais aussi immoral, en ce sens qu’il est inconditionnel. Et puis, lorsque certaines victimes disent qu’elles ne « pardonneront jamais », on peut aussi l’entendre comme un refus d’oublier. Il s’agirait ici d’un autre sens du mot pardon, où le pardon consisterait à laisser faire l’usure du temps. Ce pardon-ci, tient plutôt à l’amnésie et à l’oubli. « Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés » écrivait Milan Kundera (La Plaisanterie, 1967).

Vous faites une distinction entre plusieurs significations du pardon. Quel lien alors entre le pardon et la justice ? Le pardon s’oppose-t-il toujours à la justice ?

La question du pardon, encore perçue comme un thème essentiellement religieux, a été beaucoup travaillé par les philosophes (Vladimir Jankélévitch, Paul Ricoeur, Jacques Derrida, etc.). À côté du pardon théologique, il y aurait un pardon « éthique », qui lui serait soumis à certaines conditions et ainsi compatible avec la justice, comme l’ont montré les travaux d’Olivier Abel. Au niveau individuel, mais aussi à l’échelle d’une nation, ce type de pardon a pu être perçu comme une nécessité, pour rétablir la paix sociale, permettre une sorte de réconciliation entre les mémoires déchirées d’une nation, comme ce fut le cas en Afrique du Sud, après l’apartheid. Cela pose toute une série de problèmes, que nous ne pouvons aborder ici mais, pour répondre à votre question, il me semble que cet usage se fonde aussi sur une logique de la rétribution, qui le rapprocherait de la justice. La philosophe Hannah Arendt (1906-1975) écrit à ce titre que le « châtiment a ceci de commun avec le pardon qu’il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait continuer indéfiniment. » D’ailleurs, même si c’est le plus souvent pour en souligner l’impossibilité, faire intervenir la question du pardon au cours du procès revient indirectement, pour ces victimes, à interroger l’action de la justice face au mal, et peut-être aussi ses limites. Peut-on en effet rétribuer totalement ce qui est irréparable, irréversible ? Comment continuer de vivre avec cette souffrance, cette mémoire douloureuse, une fois que le procès sera terminé ? Pardonner ne vise pas à oublier, mais à refaire pacte, en revisitant les mémoires d’un événement tragique comme un attentat.

Justement, Georges Salines, père d’une victime du 13-Novembre et membre fondateur de l’association de victimes 13onze15 : Fraternité et Vérité, a dit son désir de s’engager dans des formes de justice alternative. Qu’en pensez-vous ?

Georges Salines a effectivement évoqué la possibilité de recourir à des formes de justice dite « restaurative », dont la finalité est de viser la réparation des victimes, plutôt que la punition des coupables. Une des voies possibles est alors le pardon, par lequel on tente de rouvrir les mémoires, et de fonder un nouveau pacte entre victimes et coupables. À ce propos, il a lancé un appel au dialogue en direction des accusés, afin de leur dire, au fond, nous pouvons échanger nos conditions, car nous sommes tous des humains. Mais cela suppose, pour reprendre les propos d’une autre partie civile, que les accusés aient le « courage de demander pardon », donc d’exprimer leur culpabilité, d’avouer leur faute.

► À écouter aussi : Dialogue de pères autour de la tragédie du Bataclan

Enfin, Georges Salines a fait écho, en avançant cette proposition, à des écrits de Vladimir Jankélévitch (1903-1985), dans lesquels le philosophe évoque le pardon, qui rend « le Bien pour le Mal ». Mais, à distance de cet écrit, Jankélévitch est aussi celui qui s’est engagé pour faire reconnaître l’imprescriptibilité de certains crimes, comme le génocide des juifs. La formule est depuis restée : « le pardon est mort dans les camps de la mort », écrivait-il vingt après la libération des camps, en 1965. Même si toutes les conditions du pardon étaient réunies – et elles le sont rarement – cette position intransigeante montre qu’on ne peut forcer personne à pardonner, que c’est à chaque fois au cas par cas. Et puis, les écrits de Jankélévitch nous rappellent aussi que la question du pardon peut se poser de différentes manières, selon le temps qui nous sépare de l’événement. Et donc, de l’évolution de la mémoire, des mémoires du 13-Novembre.

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